La colère des pharmaciens


Temps de lecture : 6 minutes

pharmacieOuvrir les professions réglementées à la concurrence afin de faire baisser les prix ? C’est le projet du nouveau ministre de l’Economie, Emmanuel Macron. Parmi les secteurs ciblés par cette future mesure, évidemment, la pharmacie : le projet de loi pourrait notamment permettre aux parapharmacies et aux grandes surfaces de vendre tous les médicaments sans ordonnance, en vente libre donc, et aux prix qu’elles auront déterminé, c’est-à-dire le plus souvent avec une politique de prix cassés… Voilà qui a mis le feu aux poudres, et déterminé une grande majorité des 50 000 pharmaciens titulaires et adjoints de France à faire grève, ce mardi 30 septembre 2014.

 

medicaments« Nous sommes farouchement opposés à la levée de notre monopole sur la vente des médicaments à prescription facultative (comme le Doliprane, le Spasfon, etc.), que lorgne la grande distribution », nous explique un pharmacien lors du rassemblement qui a eu lieu à Lille, pour manifester : « On est là avec notre coeur, avec nos tripes, ce n’est pas une promenade de notables», ajoute-t-il, en prenant à témoin la presse rassemblée pour l’occasion. Selon le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens, «87% de pharmacies» étaient fermées dans l’ensemble du territoire, et près de 10 000 pharmaciens se sont rassemblés sous des bannières du type « votre santé pas au supermarché », ou « votre officine fermée pour dire non », dans toutes les grandes villes de France : Paris bien sûr, mais aussi Lille, Bordeaux, Dijon, Angers, Nancy, Rennes ou Grenoble.

 

pharmacies« C’est une question d’éthique et de défense de la santé publique », explique David Alapini, président du Conseil de l’Ordre des Pharmaciens du Nord-Pas-de-Calais. « Nous craignons pour l’avenir de nos officines, alors que la profession connaît de grosses difficultés ». Ces dernières années, une centaine de pharmacies font faillite chaque année, « en gros deux par semaine », analyse-t-on à la Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France. Pourtant, si l’on regarde les chiffres, on compte en France selon l’Ordre des Pharmaciens très exactement 73 598 pharmacies d’officine en 2014, soit… 12 de moins qu’en 2013 ! « Les chiffres ne font pas tout. Certaines ferment, d’autres ouvrent, mais combien de temps tiendront-elles ? Par ailleurs, notre secteur représente près de 120 000 emplois qualifiés. Cela permet une répartition harmonieuse des officines sur l’ensemble de notre territoire, la densité officinale est d’une pharmacie pour 2 900 habitants… c’est l’une des rares choses qui fait encore de notre système de santé l’un des meilleurs au monde. Mais il y a de moins en moins de médecins en zones rurales et par conséquent des pharmacies qui vivent difficilement quand elles ne doivent pas mettre la clé sous la porte. Alors si on nous enfonce la tête sous l’eau au lieu de nous aider… ».

 

officine« Il faut aussi noter que le métier de pharmacien, outre qu’il demande de nombreuses années d’études (entre 6 et 9 ans), comporte aussi des risques, notamment financiers, parce qu’une officine coûte très chère, entre 1 million et 4 millions d’euros. Etre pharmacien signifie également engager sa responsabilité personnelle pour chaque patient », explique pendant la manifestation à Clermont-Ferrand Jean-Pierre Brenas, président régional de l’Union nationale des professions libérales (UNAPL). Un discours qui a du mal à convaincre, tandis que la plupart des études chiffrées prouvent que les pharmaciens enregistrent chaque année un chiffre d’affaires et des salaires supérieurs à la moyenne des activités liées à la santé. C’est ainsi ce que disent conjointement un rapport de l’Observatoire des Métiers dans les Professions Libérales, ainsi qu’un récent rapport de l’Inspection des Finances, qui a d’ailleurs contribué à déclencher l’ire des syndicats de pharmaciens, dénonçant des « inexactitudes » et un  « rapport de hauts fonctionnaires ».

 

grevePourtant, l’image d’Epinal du pharmacien a ancré dans l’esprit du grand public la conviction que c’est une profession à l’activité toujours florissante et au fort pouvoir d’achat… indépendamment des conjonctures, car il y aura toujours des malades, crise ou pas crise. Aujourd’hui encore, sur les forums liés au sujet, les internautes sont loin d’être tendres : « Mon médecin appelle les pharmaciens « des épiciers » et c’est exactement ça ! Des pauvres, rien que des pauvres dans la misère qui sont rémunérés sur les génériques, sur la télétransmission et qui font des bénéfices mirifiques (…) J’ai un peu de mal à les plaindre ! » écrit ainsi « Gascon » pour commenter le mouvement de protestation de ce mardi 30 septembre. « Les arguments des pharmaciens d’officine ne tiennent pas ! », peut-on lire dans un autre commentaire.  « Ils ont fait de longues études qui méritent salaire mais de nombreuses personnes qui ont fait autant d’années d’études, si non plus, ne gagnent pas autant. S’il suffisait de faire des années d’études pour bien gagner sa vie cela se saurait ! Et pourquoi un pharmacien salarié ne gagne-t-il que le quart du propriétaire de l’officine ? Ne rend il pas le même service? Pourquoi les pharmacies se négocient elles 120% du chiffre d’affaires si elles sont en situation aussi périlleuses ? Quelles professions permettent d’accumuler un tel capital en 20 ans que les professions réglementées ? Le fait que 2 pharmacies ferment chaque semaine n’est que très normal, il ne suffit pas de faire des études pour être un bon commerçant et un bon gestionnaire ! Ce taux de défaillance est bien inférieur à la moyenne ! Pourquoi les pharmaciens compétents, dévoués, soutenus par leurs clients craignent ils autant la concurrence ? Qu’ont ils à craindre ? »

 

loiDes « idées reçues » pour les pharmaciens, qui supportent de moins en moins qu’on leur reproche de « gagner trop » : «Le salaire d’un pharmacien est fixé par une convention collective selon deux critères : un coefficient (qui évolue selon l’ancienneté, la prise de responsabilité… et peut donc faire grimper le salaire) et un point servant de base au calcul. Le point est aujourd’hui fixé à un peu plus de 4 € », rappelle David, pharmacien dans l’Oise, sur l’un de ces forums. « À partir de ces critères, un pharmacien débutant (moins d’un an de pratique), touche 1 914 € net par mois, un pharmacien ayant trois ans de pratique peut tabler sur 2249 € net par mois tandis qu’un pharmacien propriétaire d’officine touche 3 829 € net par mois ». « Moi qui ai travaillé dans le milieu pharmaceutique d’officine pendant plus de 35 ans, je constate que beaucoup de ceux qui réagissent ne connaissent en rien ce milieu et écrivent n’importe quoi » estime Michel à son tour. « Stigmatiser une corporation parce qu’elle gagne plus que le SMIC montre une pauvreté d’état d’esprit, que sait très bien manipuler le gouvernement ». « Un pharmacien gagne 175 000€ par an selon Challenges et 7671€ par mois selon le Quotidien du Pharmacien », lui répond Gillou…

 

parapharmacieEt puis, il y a ces pharmaciens, rares, qui condamnent le mouvement de protestation de ce mardi, l’estimant totalement contre-productif : « Faire grève pour défendre ses droits est une chose, mais les pharmaciens ne peuvent réagir comme de simple commerçants. La santé des Français est en jeu et nous trouvons totalement injuste et surtout inutile de prendre ainsi les patients en otage », nous écrit ainsi Cédric O’Neill, pharmacien et co-fondateur de la startup française 1001Pahrmacies.com, dans un mail enflammé. Il a même organisé une journée de « contre-manifestation »  avec un « plan d’urgence » le temps de la grève. « Nous avons tout fait pour que les Français puissent continuer à bénéficier d’un service continu, de jour comme de nuit, et pour répondre à leurs besoins », explique-t-il. « Un pharmacien a été mis à la disposition des patients, qui ont pu le contacter à tout moment le 30 septembre, de jour comme de nuit, via un « chat’ » sur notre site, de manière à ce qu’ils puissent poser toutes leurs questions et interrogations à un professionnel assermenté. Nous avons aussi tout fait pour les aider à trouver une officine ouverte à proximité de leur domicile, grâce à notre réseau. Et nous avons assuré toutes les commandes de produits de parapharmacie 24h/24, sans délai d’attente, et avec possibilité de retrait dans toutes les pharmacies assurant leur service ».

 
 

3 réflexions au sujet de « La colère des pharmaciens »

  1. cornelis micheline

    bonjour
    je suis pharmacien biologiste et praticien hospitalier , ce qui fait en tout bac + 11
    de mon point de vue : encore une fois le gouvernement met la charrue avant les boeufs comme on dit
    en effet , les pharmaciens ont fait des études longues et difficiles et ils doivent en tirer un bénéfice
    si une réforme doit être faite , commencer par les études de pharmacie et laisser aux anciens les droits qu’ils ont gagnés à force d’endurance et de nuits blanches à proximité des examens
    bientôt ce sera le tour des laboratoires d’analyses médicales et pourquoi pas des médecins et des autres professions médicales
    quand on galère pendant presque dix ans pour avoir des connaissances de qualité c’est normal de gagner plus que ceux qui s’arrêtent après le bac et tant pis pour les jaloux! 10 ans de jeunesse ruinés par des études et des concours difficiles ça doit aboutir à au moins un confort de vie
    micheline cornelis

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  2. BOURG

    Le sujet est dense et les avis très partagés selon où chacun se situe.
    Si certains médicaments sont vendus en commerce, pourquoi ne pas imaginer alors vendre au meilleur prix avec le jeu de la concurrence les actes médicaux , les soins paramédicaux, les transports sanitaires ?
    Les groupes financiers auraient alors des marchés supplémentaires pour gagner de l’argent et des professionnels de santé auraient alors du travail mais payer à coup de lance pierre. Ne serions nous pas vers une paupérisation ? Quelle motivation ?!?!
    Et les laboratoires pharmaceutiques ? Participent-ils à l’économie de la santé ?
    Ils ont tout intérêt à vendre les médicaments quel que soit le lieu puisque l’essentiel est de gagner de l’argent !
    Concernant les pharmacies libérales, des détournements d’argent gagnés passent par la case portefeuille sans déclaration. Ainsi, s’enrichir est possible avec des sommes frôlant l’inimaginable sans que personne n’ose ouvrir les yeux.
    Une responsabilité et un engagement professionnel au service du patient est indéniable.
    Des années d’études sont nécessaires et il faut courage pour valider le concours puis les années universitaires.
    Les professionnels para-médicaux et médicaux en établissement de santé sont rémunérés modestement avec des nuits de travail, des fériés…et assurent la sécurité des patients avec un nombre de professionnels beaucoup plus bas qu’en journée (1 IDE et 1 AS pour 23 patients !). Il faut sans cesse être prêt à répondre à l’urgence quelque soit l’heure.
    Des réflexions pourraient alimenter mais….
    Le projet professionnel de chacun doit rester au cœur de l’individu. Certains font des choix de travailler dans tel ou tel domaine selon ses capacités intellectuelles.
    Cependant, il est nécessaire de mener une réflexion profonde et prendre conscience que chacun doit tendre vers l’équilibre de notre état avec dignité et philosophie.
    Je doute que certains citoyens soient dans cette réflexion à commencer par certains personnages politiques.
    Redonnons urgemment sens à notre engagement au service de chacun de notre pays.

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