Pharmaciens : le business des médicaments sans ordonnance


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pharmaciesC’est une enquête de l’Observatoire 2014 des Médicaments, publiée par Familles Rurales ce mardi 16 décembre 2014, qui a révélé le juteux business de certaines pharmacies avec les médicaments vendus sans ordonnance… Ainsi, après un an d’enquête dans 45 pharmacies et sur 43 sites Internet, l’étude révèle une incroyable disparité de prix d’une officine à une autre, et selon qu’il tombe bien ou pas, le client paiera un prix qui peut varier du simple… au quadruple, voire davantage ! Selon Dominique Marmier, président de l’association Familles Rurales, « l’association est restée cinq ans en tant que spectatrice avant de prendre la décision de dénoncer ces pratiques, tellement elles deviennent de plus en plus conséquentes ».

 

pharmacieNous avons fait le test nous-mêmes, pour en être bien sûrs… et le constat est sans appel. D’abord, nous avons voulu voir si la différence était notable, entre les régions et la capitale, ou encore, entre différents quartiers d’une grande ville. Et effectivement, la boîte de dosettes de sérum physiologique ne se vend pas exactement au même tarif, selon que vous l’achetez dans une petite pharmacie près de Creil dans l’Oise (1.28 euros) ou à Lille en plein centre-ville (4.35 euros), ni selon que vous l’achetez dans le 19eme arrondissement de Paris (6.20 euros) ou dans le 7eme arrondissement (9.90 euros !). Le tube de gel Arnigel est vendu 2,79 euros à Creil, et 8,90 euros en centre-ville de Lille. Un tube de crème Activir est vendu 2,72 euros dans le 20ème arrondissement de Paris, et 8,15 euros dans le 8ème arrondissement. On constate aussi des écarts de prix de 2 à 3 selon les secteurs, les villes et les officines, pour l’Activir, l’Immodium, le Maalox, le Nurofen, l’Humex, le Rennie ou l’Hextril.

 

medicamentsDe la même manière, on notera que les prix changent aussi au sein d’une même officine, selon l’endroit où est disposé le médicament ! Or, «comme en 2013, les médicaments restent majoritairement derrière le comptoir», note le rapport. Difficile, alors, de comparer les prix, pour un client souvent pressé et fidèle à son officine, près de son travail ou de son domicile. D’autant que les vignettes ont désormais totalement disparu de ces médicaments… « Familles Rurales recommande donc aux consommateurs de demander systématiquement un ticket de caisse », indique l’association sur son site. Nous faisons aussi le test, cette fois avec une boîte de doliprane, dans deux pharmacies différentes, à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre, à Pantin, en proche banlieue parisienne.
Dans la première pharmacie, la boîte en libre service sur des étagères à portée du client est affichée au prix de 1.95 euro, alors que si vous la demandez au comptoir, elle vous est facturée 2.12 euros… Dans la deuxième pharmacie, l’écart est encore plus flagrant : 2.99 euros la boîte en présentoir, et 4.90 euros la boîte qui arrive sur le tapis roulant, assurant l’approvisionnement des caisses depuis la réserve en sous-sol. On notera qu’entre les deux officines, distantes de même pas une station de métro, les prix varient aussi fortement : plus d’un euro pour la boîte en libre service, et quasiment 3 euros pour la boîte délivrée par la préparatrice en caisse ! Dernier constat de Familles Rurales : si les prix sont souvent beaucoup plus élevés dans les centres des grandes villes, ils le sont aussi tout particulièrement dans les officines rurales, là où les consommateurs n’ont guère le choix, car les pharmacies sont éloignées les unes des autres et il n’y en a parfois qu’une seule pour un village, ou même plusieurs.

 

internetSur les sites de vente en ligne, les prix sont systématiquement moins chers que dans les pharmacies physiques, mais il existe aussi de gros écarts de prix entre les sites. Exemple : les écarts de prix sont de 1 à 4,4 fois plus cher selon les sites pour l’Activir. Et Familles Rurales de conclure que « sur les sites de vente en ligne, les prix sont moins élevés, mais les écarts entre sites sont aussi très importants et il faut de surcroît comptabiliser les frais d’envoi, qui sont en moyenne de 5,91 euros mais peuvent aller jusqu’à 10 euros. Enfin, certains sites ne respectent pas le guide des bonnes pratiques de vente de médicaments en ligne ». Il peut donc être plus intéressant d’acheter sur Internet pour des commandes importantes de plusieurs boîtes, mais pour une seule boîte, c’est moins intéressant qu’en pharmacie. Sur Internet, par ailleurs, il est très aisé de tomber sur des sites frauduleux, sur lesquels les garantie de validité, d’authenticité ou de fabrication des médicaments sont quasi-nulles. Et la contrefaçon fréquente… et même parfois dangereuse.

 

rennieEn officine ou en ligne, faut-il en conclure que les pharmaciens font délibérément « du beurre » sur le dos des consommateurs, grâce à la vente des médicaments sans ordonnance ? Comment expliquer, sinon, une pratique de prix aussi hétéroclite ? Les pharmaciens ont la liberté de fixer eux même les tarifs de ces médicaments sans ordonnance… Et ils expliquent que les choses ne sont pas si simples : tout dépend des accords passés avec les laboratoires, et également, des quantités commandées. Dans la première pharmacie où nous nous sommes rendus pour notre petit test, le pharmacien ne fait pas mystère de ses tarifs : « quand j’achète de plus gros volumes de médicaments, j’ai des tarifs plus avantageux par les laboratoires, que je peux répercuter à la baisse… et inversement ». De la même manière, les tarifs les plus bas sont observés dans les pharmacies appartenant à un groupement, ce système permettant aux pharmaciens de bénéficier de prix d’achat plus concurrentiels. « L’étude parle des cas extrêmes, alors que la majorité des officines françaises ont des prix tout à fait mesurés et raisonnables, et ce n’est pas forcément sur ces produits que nous faisons le plus de marge », explique Alain Delgutte, président du Conseil Central de l’Ordre des Pharmaciens. « Les prix ne sont franchement pas aussi exagérés que cette étude peut le suggérer. Et souvent, une officine qui vend un certain produit plus cher qu’ailleurs en vendra un autre moins cher qu’ailleurs, la plupart des pharmacies font régulièrement de grosses promotions sur les produits pour lesquels le laboratoire leur a octroyé une remise. »

 

strepsilsL’inspection générale des Finances a cependant ces marges des pharmaciens dans le collimateur, depuis le mois de juillet 2014. Constatant que, à cause du monopole des officines sur certains médicaments,  le prix de ces derniers « a augmenté deux fois plus vite que le coût de la vie depuis 15 ans »,  l’IGF a préconisé, dans un rapport publié le 28 juillet 2014, une suppression du monopole des pharmacies sur la vente des médicaments que le consommateur peut se procurer sans ordonnance, qu’ils soient remboursés ou non par la Sécurité sociale. Ainsi, même si ceux qui sont remboursés, comme le Doliprane, le Spasfon ou l’Aspegic, ont des prix fixés par l’Etat, les pharmaciens parviennent quand même à augmenter leurs marges en négociant directement des « prix de gros » par exemple, avec les laboratoires. Pour les médicaments non remboursés, type Nurofen, Humex ou Fervex, le tarif est fixé librement par le pharmacien…. Résultat : un marché global des médicaments vendus sans ordonnance, estimé à 3,3 milliards d’euros par an.

 

officineUn rapport très mal reçu par les pharmaciens, il y a six mois… l’étude publiée par familles rurales cette semaine risque donc de remettre un peu d’huile sur le feu ! En juillet 2014, déjà, la Présidente de l’Ordre des Pharmaciens (le CNOP), Isabelle Adénot, avait vivement réagi dans un communiqué sans fioritures : « À ces 4 millions de français qui viennent chaque jour pour être servis, conseillés, rassurés, épaulés, le Ministre de l’Economie a souhaité dire : ‘les pharmaciens se font de l’argent sur votre dos’. 400 millions d’euros pourraient être rendus aux français affirme-t-il. La profession de pharmacien est aimée des Français. 93% d’entre eux estiment que les pharmaciens rendent un service de qualité(…). Etre pharmacien, c’est une vocation. Et aucun n’apprécie de se faire traiter de malhonnête », écrivait-elle ainsi. Le président du Conseil Central de l’Ordre des Pharmaciens, Alain Delgutte, cette semaine, a par ailleurs réagi à l’étude publiée ce lundi 15 décembre 2014 : « Prenez un soda sucré de grande marque, selon l’endroit où vous l’achetez, le type de magasin ou la ville, les prix vont varier aussi. Chez les garagistes les taux horaires sont différents… Il y a des différences, c’est le marché ! C’était une volonté des Pouvoirs Publics d’ouvrir la concurrence au niveau des médicaments non remboursés… dont acte ! La concurrence elle est là, elle est effective, elle marche ! ». Reste à voir si les pharmacies pourront continuer à fixer des prix parfois aussi élevés quand les médicaments délivrés sans ordonnance seront aussi vendus en grandes surfaces…

 
 

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