Tourisme médical : les patients étrangers sont de plus en plus nombreux à venir en France

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21C’est l’un des secteurs les plus secrets de la médecine française : ces patients, multimillionnaires et même souvent milliardaires, qui choisissent la France pour venir se faire soigner, opérer, conseiller. Ils sont richissimes, donc, souvent très connus, ce sont des stars, des célébrités, des patrons d’entreprises, des investisseurs, des financiers, des politiques… Ils vivent au Luxembourg, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, au Japon, en Russie, au Qatar, en Arabie Saoudite, en Israël… et quand il est question de leur santé, ils n’ont qu’un seul mot à la bouche : « Paris ». Pourtant, personne n’en parle, les journalistes sont tout sauf bienvenus. C’est l’omerta. Logique : la plupart des opérations relèvent de la chirurgie esthétique. Et dans la petite sphère des puissants, il ne faut surtout pas que cela se sache. Et surtout, il faut que cela soit tellement bien fait, que personne ne s’en rend vraiment compte. D’où l’engouement pour les chirurgiens français. Nous avons pu rencontrer les acteurs de cette économie très secrète, qui brasse des millions d’euros dans notre pays chaque année.

 

19« La demande explose, on voit clairement de plus en plus de gens venir se faire opérer en France. Il y a ceux qui viennent, recrutés et accompagnés par des organismes, et ceux qui viennent seuls. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des patients extrêmement exigeants : parce qu’ils voyagent, parce que cela leur coûte des sous, beaucoup. Ils dépensent sans compter pour que leur chirurgie esthétique soit réussie, mais aussi pour les à côtés, pendant la convalescence : les meilleurs hôtels, les meilleures tables, les meilleures thalassos, un accompagnement personnalisé pour du shopping, etc. La France ne connaît pas un tourisme médical au sens économique du terme, c’est-à-dire qu’on ne vient pas pour réaliser des économies d’argent, mais on vient chez 20nous pour chercher la qualité, peu importe le prix », explique le directeur d’un palace 5 étoiles, sur les Champs-Elysées. Dans cet hôtel, chaque semaine, plusieurs suites sont réservées par ces patients d’un nouveau genre, qui y reçoivent médecins et chirurgiens pour les consultations postopératoires privées, mais aussi ostéopathes, kinésithérapeutes, esthéticiennes… Là encore, motus et bouche cousue : l’ordre des médecins ne plaisante pas avec les règles, et les consultations privées sont théoriquement interdites. Alors, on parle de « rendez-vous de conseil préalable », par exemple.

 

7Dans une étude publiée en mars 2015, l’organisme de réflexion et d’expertise France Stratégies estime que « le nombre de patients qui se rendent à l’étranger pour recevoir des soins a doublé en cinq ans, passant de 7,5 millions en 2007 à 16 millions en 2012. Son chiffre d’affaires (mondial) estimé à 60 milliards de dollars (…), et il devrait connaître une croissance d’environ 20 % par an ». Résultat : des entreprises spécialisées fleurissent, entièrement dédiées à l’accompagnement de ces richissimes clients dans leur parcours de soin. Ainsi, Surgical Luxury Concierge, ou France Surgery, ont vu le jour il y a un an. Et les affaires sont florissantes : « tout se fait par le bouche à oreille », concède l’attachée de presse de Surgical Luxury Concierge, SLC pour les intimes. « C’est le service le plus pointu qu’on puisse imaginer : ma patronne prend tout en charge de A à Z. En général, avec ce genre de clientèle, tout passe par ce que l’on appelle le family planner, le secrétaire général des plus riches, celui qui gère leurs affaires familiales à tous points de vue. Mais à SLC, nous avons même réussi à dépasser ce stade : nos richissimes clients nouent des 22relations quasiment de l’ordre de l’intime avec nous, ils nous confient tout, nous demandent de les accompagner partout, et jusqu’au bloc opératoire : la fondatrice de SLC est elle-même une ancienne salariée des hôpitaux, elle connaît cela par cœur, les meilleurs établissements, les meilleurs chirurgiens. Elle n’a pas son pareil pour réussir des combinaisons a priori impossibles : privatiser, par exemple, le meilleur établissements de soins, pour y faire venir le meilleur chirurgien, qui n’y a jamais mis les pieds. Bien sûr, tout cela a un prix : plusieurs dizaines de milliers d’euros pour une prestations forfaitaire qui comprend tout, des médecins aux infirmiers, de la clinique aux chirurgiens, de l’accompagnement personnalisé à la convalescence, de la thalasso à la manucure et des séances shopping à la décoration de la chambre, toujours sur mesure en fonction des goûts des clients ».

 

11Selon France Stratégies, « Quatre motivations principales conduisent les patients à se faire soigner en France ; l’accès à des technologies et techniques de pointe, car les meilleurs établissements sont remarquablement équipés ; deuxièmement, des considérations juridiques, éthiques ou religieuses comme la possibilité de recourir à la procréation assistée ou à une interruption volontaire de grossesse, par exemple. En troisième lieu, le temps d’attente est un critère important, puisque vous attendrez moins de trois semaines en France ou en Angleterre pour une opération de la cataracte, alors qu’on vous fera patienter plus de deux mois au Portugal. Enfin, même si les riches patients qui viennent en France ont les moyens de dépenser des sommes très élevées pour leur santé, ils sont aussi souvent les plus exigeants sur le rapport qualité prix. Or, avant remboursement par les assureurs, publics ou privés d’ailleurs, la France propose des tarifs en moyenne quatre fois 13moins chers qu’aux États-Unis, pour des prestations de qualité comparable ». D’où la fréquentation de plus en plus assidue des Américains dans nos établissements de soins, même s’ils ont des prestations de qualité chez eux. « Encore que », reconnaît un chirurgien plastique habitué des prestigieux patients de Surgical Luxury Concierge : « Les chirurgiens américains ont une manière de faire plus voyante, plus ostentatoire, on reconnaît tout de suite un patient opéré là bas, il y a un je ne sais quoi qui fait que ça se voit. En France, nous avons une réputation de dentelliers, nous savons mieux faire en sorte qu’une chirurgie esthétique passe plus inaperçue. Le patient pourra plus facilement mentir à son entourage en disant qu’il revient de vacances et qu’il est reposé ! ».

 

5La France a bien conscience du potentiel économique de ce business en plein boom : 2 milliards d’euros de chiffre d’affaire annuel, et des dizaines de milliers d’emplois potentiels. D’ailleurs, en juin 2015, un rapport confidentiel a été remis aux ministres des Affaires Etrangères et de la Santé Laurent Fabius et Marisol Touraine, encourageant vivement l’accueil de riches patients étrangers dans les hôpitaux français. Rédigé par l’économiste Jean de Kervasdoué, ce rapport chiffre « entre 25.000 et 30.000 le nombre d’emplois qui pourraient être créés en France dans les cinq ans qui viennent dans le secteur de la santé, grâce au tourisme médical de luxe ». Selon lui, le même phénomène en Allemagne, commencé il y a une quinzaine d’années, aurait pourvu notre voisin d’Outre-Rhin de près de 50 000 postes supplémentaires dans la santé.

 

 

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