« Charlie Hebdo » : attentat, traque, prises d’otages : hommage à tous les secouristes mobilisés

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pompiers_parisLes derniers jours ont été riches en émotions. L’attentat au siège du journal satirique Charlie Hebdo, puis la fusillade à Montrouge, et enfin les prises d’otages dans un hypermarché kasher à Vincennes et dans une imprimerie de l’Aisne, ont fait la Une des médias. 17 morts au total, des blessés, et des dizaines de personnes traumatisées à vie : l’occasion pour nous, une semaine après le drame du mercredi 7 janvier 2015 dans le onzième arrondissement de Paris, de rendre hommage à tous les secouristes, médecins, soignants, pompiers, intervenus sur les différents lieux de cette tragédie qui marquera pour toujours l’Histoire de notre pays.

 

secouristesCar, bien sûr, on a largement insisté sur le deuil d’un pays, des familles, des forces de l’ordre qui ont aussi perdu trois d’entre eux. Et c’est normal. Mais dans l’ombre, ils étaient des dizaines à prendre des risques, eux aussi, ces professionnels de la santé qui se sont rendus sur place, à chaque épisode de cette suite bouleversante d’événements, pour assister les victimes, prodiguer les premiers soins, et sauver un maximum de vies tout en protégeant des dizaines d’autres. Retour sur la chronologie des faits, vus à travers le regard de tous ceux qui, la semaine dernière, se sont mobilisés pour incarner la vocation de tous les secouristes et soignants de France.

 

PellouxMercredi 7 janvier 2015, fin de matinée : deux frères, Saïd et Chérif Kouachi, font irruption dans les locaux du journal satirique, à Paris, et tuent méthodiquement 10 personnes, en blessant plusieurs autres grièvement. L’attentat, revendiqué aux cris de « Allahou akbar », a été perpétré en pleine conférence de rédaction, faisant un maximum de victimes. L’un des blessés succombe à ses blessures le temps que les secours arrivent, portant le bilan à 11 morts. Une femme et 10 hommes. Mais il y a aussi des blessés, Philippe Lançon, la joue droite arrachée par une balle, le dessinateur Riss, blessé à l’épaule, et d’autres encore. C’est Sigolène Vinson, en charge de la chronique judiciaire du journal, qui appelle les secours. Le médecin urgentiste Patrick Pelloux, également chroniqueur à Charlie Hebdo, était en réunion avec les pompiers à quelques encablures de là. Prévenu immédiatement, il est l’un des premiers sur place. « Quand on fait de la médecine d’urgence, on croit être habitué à tout, mais là ça dépassait tout ce que je pensais pouvoir voir », témoigne Patrick Pelloux, en larmes. « C’était mes amis, ma famille, mais on garde toujours ses réflexes de médecin. J’ai tout de suite vu ceux qui étaient décédés, morts sur le coup, que je ne pouvais pas aider. Pour les blessés, avec le docteur Tourtier, le colonel des Pompiers de Paris, on a tout déclenché, on a fait venir tout le monde, tous les pompiers et les Samu possible. Pour beaucoup c’était trop tard, mais on en a sauvé quand même quatre. Un est encore en réanimation, les autres vont un peu mieux ».

 

Croix_rougeImmédiatement après l’arrivée de Patrick Pelloux, un dispositif de secours de large ampleur est donc déployé. A leur arrivée à Charlie Hebdo, les secouristes découvrent une « scène de carnage, d’exécution »,  selon le témoignage de Patrick Hertgen, médecin urgentiste des sapeurs pompiers présent sur place. « Toutes les victimes étaient à terre, certains blessés graves étaient plus ou moins assis pour tenter de respirer un peu mieux. Beaucoup de victimes avaient été exécutées, la plupart présentaient des plaies à la tête et au thorax. On a commencé la prise en charge initiale des blessés graves jusqu’à l’arrivée d’autres équipes de secours. Les personnes blessées ne sont pas passées loin de la mort, elles ont reçu des balles très proches des zones vitales. Les survivants étaient évidemment sous le choc, hébétés, dans une odeur prégnante de poudre ».  Des survivants qui, même indemnes physiquement, seront immédiatement pris en charge par des cellules de soutien psychologique de crise, avec des médecins tout spécialement formés à ce genre de situation.

 

hotel_dieuLa plupart des victimes ont ensuite été prises en charge dans des hôpitaux de Paris, en particulier la Pitié Salpêtrière. Ce jour là, la mobilisation des soignants et des établissements d’accueil d’urgence, a manifestement été totale : « Le SAMU de Paris est intervenu immédiatement pour la prise en charge initiale des victimes, les orientations hospitalières et leur transport. Cette intervention a associé l’ensemble des moyens de secours, en coordination avec la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris », explique le service de presse de l’AP-HP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris). « Trois personnes en urgence vitale ont été transportées dans des hôpitaux de l’AP-HP. Elles sont toujours hospitalisées. Sept personnes en urgence relative sont toutes, à ce jour sorties des établissements de soin. 65 personnes présentes sur les lieux et pouvant présenter un traumatisme psychologique ont été prises en charge par la cellule d’urgence médico psychologique du SAMU de Paris – CUMP – , d’abord sur les lieux de l’évènement puis à l’Hôtel-Dieu. Les proches des victimes y ont aussi été accueillis. Les équipes de la Croix-Rouge et de la Protection Civile, enfin, ont contribué à cette prise en charge ».

 

pompiersJeudi 8 janvier 2015, en début de matinée : une fusillade éclate à Montrouge, en périphérie de Paris. Une policière est tuée à bout portant. Un employé de la voirie touché au cou. Le lien entre le tireur de Montrouge et les frères Kouachi sera rapidement établi. Là encore, de nombreux personnels de secours se rendent immédiatement sur les lieux : ils tentent de réanimer la policière municipale, en vain. C’est un jeune homme, témoin des faits, qui appelle les secours. Des camions du Samu, des médecins, des pompiers sont mobilisés. Certains, étaient déjà en intervention sur les lieux de la tuerie de Charlie Hebdo la veille. Le climat de terreur, la fatigue, l’accumulation des victimes : certains craquent. « Je suis épuisé, je n’ai quasiment pas dormi. J’étais hier rue Nicolas Appert dans le 11eme arrondissement, ce matin rebelote », raconte alors un jeune pompier, cameraman pour les Pompiers de Paris, au bord des larmes. « J’ai du mal à garder mon sang froid, on a l’impression que le pays est entré en guerre, qu’on sera jamais assez nombreux pour aller partout sauver les gens, si ça continue comme ça. ». Pendant ce temps, il faut venir en aide aux familles et aux proches des victimes, qui sont arrivées, affolées. Une jeune femme se met à hurler, s’effondre. Elle est aussitôt prise en charge.

 


protection_civileVendredi 9 janvier 2015,
sur le site d’une imprimerie, dans l’Aisne, à Dammartin-en-Goële : les deux forcenés de la tuerie au siège de Charlie Hebdo se sont réfugiés dans les entrepôts, on soupçonne une prise d’otage. L’artillerie lourde est déployée, des hélicoptères, le RAID, le GIGN… et les secours, encore et toujours présents, fidèles au poste. Là bas, finalement, pas de blessés, les deux tueurs sont morts dans l’assaut final, les employés de l’imprimerie sains et sauf. Mais, une fois de plus, il faut prendre en charge psychologiquement. Rassurer, écouter. Des centaines de personnes : riverains, parents de l’école toute proche, où les élèves ont été cloîtrés pendant d’interminables heures, le temps que tout soit fini. Les enfants, évidemment. Les familles. Les salariés de l’entreprise, dont les locaux ont été dévastés par les deux terroristes, puis par les grenades et les coups de feu des brigades d’assaut. « Ces actions terroristes sont par essence floues, impalpables, organisées par des individus difficilement repérables, et notre société est très mal préparée pour digérer psychologiquement ce type d’évènement », analyse le docteur Patrice Louville, psychiatre et ancien responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique d’Île-de-France, qui avait notamment géré la cellule d’urgence mis en place après les attentats de 1995. « Heureusement, la prise en charge psychosociale des victimes de catastrophes ou d’événements traumatogènes collectifs, en France, est bien rodée depuis une dizaine d’années, et systématiquement appliquée par les cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP). A chaque fois, des équipes psychiatriques présentes dans chaque département, en liaison avec le SAMU, interviennent immédiatement sur le terrain auprès des victimes psychiques. Et ce sont les mêmes qui en assurent le suivi immédiat, selon des modalités désormais bien codifiées. Aujourd’hui, nous connaissons bien la clinique post-traumatique, particulièrement dans les premiers jours après l’événement, ce qui nous permet de prévenir assez efficacement les syndromes psychotraumatiques secondaires ».

 

HypercasherVendredi 9 janvier 2015, dans l’après-midi : Porte de Vincennes, se joue le dénouement de la prise d’otage entamée en fin de matinée par Amedy Coulibaly, l’auteur de la fusillade de Montrouge, complice présumé des frères Kouachi. Dans une supérette casher, il retient en otages des clients, que l’on estime à 5 avant l’assaut final, qui étaient en fait beaucoup plus nombreux. Depuis plusieurs heures, des victimes sont mortes à l’intérieur du magasin, étendues à terre, exécutées par le terroriste. Sous les yeux des clients sortis indemnes de l’Hypercasher, mais qui, pendant presque toute une journée, ont côtoyé la mort. Des hommes, des femmes, un bébé même, âgé d’un peu moins d’un an. Pendant tout ce temps, depuis la fin de matinée jusque tard le soir, le balai des véhicules de secours s’est organisé, à Vincennes comme sur tous les autres sites. Sans lassitude, sans fatalisme, courageusement, pompiers, urgentistes, soignants, infirmiers, brancardiers, ont répondu à l’appel des forces de l’ordre, pour la « énième » fois, en trois jours. La Croix Rouge a même installé un hôpital de fortune, sous une tente, à quelques mètres de là. Non loin  des tentes de la protection civile. « Des ambulances arrivaient de partout. Elles convergeaient toutes vers l’Hypercacher. La poste du boulevard Soult juste devant moi a servi de PC de secours», raconte un témoin. Puis, c’est l’assaut, et là aussi, il a fallu aux soignants beaucoup de sang froid pour garder leur calme, accueillir les premiers blessés, rassurer les familles affolées, prendre en charge les grands traumatisés. « Après les coups de feu en rafale, les policiers sont entrés par la porte principale. Des civils sont sortis du supermarché, tout de suite escortés par les policiers. Des gens couraient. Les coups de feu se sont arrêtés. Un homme du Raid cagoulé est arrivé, blessé », rapporte un urgentiste. « Des civils aussi, certains portés par les policiers. Deux autres, en marchant difficilement. Les véhicules de secours ont pu se rapprocher de la supérette. Le ballet des ambulances, des camions de pompiers et des motards a commencé. Sur le périphérique, des gens bloqués dans leurs voitures à l’arrêt depuis 13 heures commençaient à se sentir mal, il a fallu s’en occuper aussi. »

 

tenteLe travail de tous ces professionnels de santé est bien loin d’être terminé : car il faudra beaucoup de temps aux victimes, aux témoins, aux familles, pour « panser » leurs blessures psychologiques et « digérer ». Saisie par le parquet de Paris, l’association « Paris aide aux victimes » va principalement gérer cette partie post-traumatique de la prise en charge. C’est d’ailleurs déjà cette association qui avait été chargée d’assister les victimes et leurs proches lors des attentats de 1995. Carole Damiani, directrice de cette structure et docteur en psychologie, explique : « Nous avons mis en place une cellule spécifique pour les victimes des attentats : une trentaine de psychologues spécialisés dans le psycho trauma accompagnent les personnes qui étaient présentes sur les lieux des attentats : les victimes, mais aussi, par exemple, des passants très choqués, ainsi que leurs familles et leurs proches. D’abord, il faut en priorité assister les familles au moment de la reconnaissance et de la restitution des corps. Car elles sont dans un état de quasi paralysie psychique, hébétées, sonnées. Notre mission, c’est de réussir, progressivement pas à pas, à les faire parler de ce qu’elles ont vécu, de leurs émotions. Il ne faut surtout pas les laisser enfouir tout ça au fond d’elles-mêmes, mais les aider à extérioriser, et sur ce point, le rôle du professionnel de santé est important, car il représente une présence neutre, alors qu’il est souvent impossible aux victimes de parler à leurs proches, et de leur raconter ce qu’elles ont vécu ou ce qu’elles ressentent, pour les épargner. Parler à un professionnel extérieur est donc important. Cela n’aidera pas la victime à oublier, car elle n’oubliera jamais, mais à mettre des mots, et à pouvoir en reparler sans se sentir détruite à l’intérieur. C’est un travail de longue haleine, qui dure souvent jusqu’aux procès, devant la justice, car si la procédure juridique participe de la guérison, elle ravive aussi les traumatismes. Pour les attentats de 1995, qui ont fait huit morts et plus de 200 blessés à Paris, nous avons ainsi suivi les victimes pendant plus de sept ans après les faits. La différence aujourd’hui, c’est cet énorme mouvement de solidarité qui a eu lieu, et qui est forcément très réconfortant pour les victimes. Mais avec un risque, c’est qu’elles se sentent abandonnées quand la mobilisation retombera. A ce moment là, notre rôle de professionnels sera essentiel, pour aider à « gérer l’après ». »

 
 

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