Ebola : le feu sacré des soignants de l’humanitaire

1 commentaire

humanitaireMédecins sans Frontières a dressé aux alentours de Monrovia, la capitale du Libéria, le plus grand de tous les centres de traitement que l’association a jamais eu à installer. Du jamais vu dans la lutte contre une épidémie mortelle. Sur les 2000 victimes du virus à ce jour, la moitié sont mortes au Libéria. La contagion est extrême, et le nombre de malades est tel que malgré sa vaste surface, le centre de MSF n’est plus assez grand pour accueillir tout le monde, et doit refuser les nouveaux arrivants qui restent cantonnés aux extérieurs du camp. Un drame pour les soignants, sur place. Mais ils n’ont pas le choix, s’ils veulent éviter de faire courir trop de risques au personnel médical : plus de 150 professionnels de santé ont été infectés depuis le début de l’épidémie dans ce pays d’Afrique, la moitié sont morts.

 

MSFLa situation actuelle liée au virus Ebola met en lumière, comme jamais, le rôle des soignants de l’humanitaire. Une vocation, un sacerdoce. Qui demande des volontaires sur place, dans les pays en crise, mais aussi dans bureaux des principales grandes capitales mondiales pour assurer le bon déroulement logistique des missions : « Sur le terrain d’intervention, nous avons de nombreux expatriés et de nombreux personnels locaux, qui mènent des opérations et construisent des projets médicaux dans des situations de crise », explique le responsable de desk à Médecins sans Frontières. Mais nous, depuis notre « desk », notre bureau à Paris, nous sommes aussi mobilisés pour aider ces gens là et soutenir les équipes, en leur donnant les moyens de faire correctement leur travail. Au préalable, on va décider, en fonction d’une actualité particulière comme en ce moment, d’envoyer une mission exploratoire sur un terrain. On va préparer un dossier pour permettre à l’équipe de connaitre les principales problématiques, et voir comment on peut mettre en place rapidement une intervention, un système médical de prise en charge. Ensuite, on va déployer l’artillerie lourde, pour être le plus efficaces possible sur place », comme au Libéria justement.

 

patientsAujourd’hui plus que jamais, l’humanitaire recrute. On a besoin de bras, de cerveaux, de bonnes volontés, dans de très nombreuses zones sensibles du globe. « La santé représente le principal domaine d’activité humanitaire », nous explique-t-on à Pôle Emploi. « L’aide médicale peut relever de la mesure d’urgence (conflits, famines) ou faire partie d’un programme de développement exigeant un plus grand suivi. On y trouve entre autres : des médecins, généralistes ou spécialisés (pédiatres, épidémiologistes, chirurgiens, etc.), qui coordonnent les équipes médicales, diagnostiquent, prescrivent et évaluent les besoins à prévoir. Mais aussi des infirmiers et infirmières, qui coordonnent les flux de patients pour les consultations, dispensent les médicaments, informent les médecins ; ils représentent le métier le plus demandé (30% des effectifs chez Médecins Sans Frontières). Mais on y trouve encore de nombreux autres métiers du monde médical : pharmaciens, dentistes, sages-femmes, nutritionnistes, etc. »

 

soinsAvant de s’engager, mieux vaut comprendre quels sont les enjeux des différents métiers de l’humanitaire, savoir quelles tâches on aura à effectuer et quelles difficultés on risque de rencontrer. « Il faut être clair sur ses motivations et éviter d’idéaliser l’action humanitaire », poursuit notre interlocuteur à Pôle Emploi. « Avant de se lancer dans cette aventure humaine, il faut bien se former, et identifier les associations ou ONG qui correspondent à ses ambitions.» Il faut aussi, bien sûr, être conscient de l’implication personnelle que demandent les missions, ainsi que des difficultés concrètes que l’on peut rencontrer sur le terrain. En effet, les postulants se lancent souvent sur « un coup de tête » et ne mesurent pas bien les exigences de l’action humanitaire. Or, les missions exigent un engagement sur le long terme : elles durent souvent plusieurs mois, voire plusieurs années — il faut être sûr de pouvoir se libérer pendant la période complète. De plus, les conditions de vie sont difficiles : pas de confort, promiscuité, horaires de travail chaotiques… Il faut savoir faire preuve de sang froid et d’une bonne résistance au stress, car les situations rencontrées sont très dures (pauvreté, famine, maladies, décès). L’esprit d’équipe est également indispensable, tout comme la capacité à savoir accepter, parfois, d’être impuissant : « on ne peut pas sauver une population en quelques mois, et certaines initiatives aboutissent à un échec, c’est inévitable, c’est pour cela qu’il faut éviter le piège de l’engagement sacrificiel pour ne pas perdre sa  motivation et donc son efficacité », explique Angéline, partie plusieurs fois en Afrique pour Médecins du Monde. « Il faut penser aussi à sa satisfaction personnelle, ce n’est pas incompatible avec le souci d’autrui ! ».

 

virusUne fois que l’on est bien conscient de ces paramètres, et bien préparé mentalement, moralement et physiquement, il reste indéniable qu’en termes d’expérience humaine et professionnelle, un engagement humanitaire apporte toujours beaucoup. Mais attention : en dehors des professions médicales, très recherchées, il est difficile d’être engagé sans expérience préalable. Environ 2.000 volontaires français partent chaque année en mission à l’étranger sur les projets menés par une trentaine d’ONG. Les profils médicaux (médecins et infirmiers) sont donc les plus demandés. Les salaires ne sont pas extrêmement élevés, mais malgré cela l’humanitaire est un secteur qui aujourd’hui se professionnalise de plus en plus. D’ailleurs, en général, ceux qui partent ont d’autres motivations que la rémunération…

 

soignants« Mes missions avec Médecins du Monde ont été les plus riches de ma vie », témoigne Nicolas, médecin pour Médecins sans Frontières, Action contre la Faim, Médecins du Monde…. « Ce n’est jamais facile un équilibre entre ce que l’on vit lors de nos passages en France et nos séjours à l’étranger, notamment quand on débute et que l’on n’est pas assez préparé au terrain. M’engager a été une étape dans un parcours de solidarité militante après des expériences dans le médico-social et l’associatif. Ce qui m’a beaucoup aidé, c’est la maîtrise des langues, avoir des capacités de communication, pour rédiger les rapports par exemple…. Je suis parti 6 mois en Angola, puis un an en Colombie… L’expatriation c’est la chance de rencontrer des gens qui sont d’autres pays, qui ont d’autres profils. C’est très riche ! (…) Mais il faut dire que les jeunes médecins récemment diplômés ne sont pas préparés à des interventions dans un contexte totalement différent. Ma première expérience en Angola a été difficile moralement, il faut savoir s’adapter, vivre avec des gens avec qui on n’a pas forcément d’affinités…  je me suis retrouvé dans des situations de grande solitude avec juste un contact par mail ou par skype avec ma famille… Ma deuxième expérience en Colombie s’est faite dans le cadre d’un projet d’assistance aux populations victimes du conflit armé… là, le climat ambiant, le contexte d’insécurité, m’ont fait peser sur les épaules une charge mentale importante à supporter au quotidien. C’est une expérience qui m’a beaucoup apporté, qui m’a enrichi humainement, par contre je pense que ça m’a aussi fragilisé : j’ai eu le « syndrome du retour » : en rentrant en France il y a une période d’adaptation progressive, on entend des gens se plaindre (à juste raison ou pas, tout est relatif !) mais j’avais du mal à accepter certains propos de mes amis, de mes parents, parce que je rentrais d’une réalité très différente de la France. Mais c’est l’une des plus fortes expériences de ma vie donc je ne peux qu’encourager quelqu’un à entreprendre ça. »

 

centreComme l’explique Nicolas, le médecin humanitaire intervient dans différents contextes : soins d’urgence lors de conflits ou de catastrophes, mise en place de services de santé de post-urgence, programmes de santé orientés vers la prévention et l’éducation à la santé (programmes axés sur la tuberculose, les maladies tropicales, le sida, la drogue…), consultations et soins dans des centres mobiles ou des hôpitaux… Evidemment, en situation de crise, il doit adapter sa pratique à des moyens techniques limités. Médecin nutritionniste, il peut piloter des projets de prévention de la malnutrition et mettre en place des centres de renutrition. Quel que soit le contexte, il encadre des infirmiers et du personnel local. Pour les professions médicales, il faut avoir obtenu le diplôme réglementaire (en faculté de médecine, de pharmacie, etc.). Par la suite, une formation spécialisée sera la bienvenue : les diplômes en santé publique, épidémiologie, médecine tropicale, maladies infectieuses et médecine d’urgence sont un atout. Quelques exemples de formation particulièrement appréciées : un diplôme universitaire (DU) pharmacie et aide humanitaire (il en existe un à l’Université de Caen, UFR Sciences pharmaceutiques) ; un Master professionnalisant Biologie-santé, spécialité nutrition, agrovalorisation et sécurité alimentaire (il en existe un à l’Université Montpellier II, UFR Sciences, département Biochimie-Physiologie) ; un Master professionnel Santé publique – Santé internationale option Santé publique internationale (par exemple à l’Institut de Santé Publique, d’Épidémiologie et de Développement de Bordeaux) ; ou encore une formation en nutrition et santé publique (Action contre la Faim Paris en propose une à ses équipe, à Paris).

 

Ce qu’il faut également prendre en compte, c’est que les pathologies et les traitements diffèrent souvent des pratiques occidentales, dans les pays où sont missionnés les soignants. Il faudra donc prendre en compte la culture de la population soignée, comprendre son fonctionnement et le respecter. Un contexte de crise impose aussi des conditions de travail précaires. Par exemple, mener un accouchement sans eau ni électricité, ou interrompre une consultation pour respecter les règles de sécurité… Il arrive qu’un chirurgien soit sollicité plusieurs dizaines d’heures d’affilée pour opérer sur des sites de catastrophe. Il faut donc être sûr de posséder la résistance physique nécessaire, et se sentir capable de s’adapter à un mode de vie peu confortable et en communauté.

 

malades« En France, des situations individuelles nous touchent beaucoup. Là-bas, tout est en masse, ce n’est pas un enfant malade, mais une centaine, c’est marquant ! », raconte Violaine, infirmière superviseuse missionnaire. « Heureusement, il y a eu plein de bonnes rencontres, les collègues sont devenus des amis. A Haïti, j’étais chargée d’une cinquantaine d’infirmières, je faisais les plannings, l’administratif, les formations, la gestion de la pharmacie, des statistiques médicales, de la logistique… je pars tout le temps, mais j’ai appris à me préserver en m’imposant entre chaque mission un temps de repos plus ou moins long. C’est absolument nécessaire. Après des expériences si intenses, le retour est toujours difficile. Bien sûr, on connaît le résultat de notre travail, on sait qu’on a contribué à sauver des centaines de personnes par jour, pour le choléra notamment, ça m’a marquée, c’est incroyable. Mais il est important de retrouver des repères en France. S’obliger à se poser. On bouge tout le temps, on vit dans un monde où l’humanitaire est tout, et nos amis n’ont pas les mêmes préoccupations… C’est aussi pour cela qu’il faut toujours se sentir libre de dire non quand on nous appelle, si la mission est trop longue, si le climat sécuritaire ne nous met pas à l’aise… Si c’est ok, on s’entend sur la date, et c’est parti ! »

 

« Chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle culture m’épanouit chaque fois encore plus ! » explique de son côté Axelle, infirmière de l’humanitaire. « C’est sûr qu’un fossé peut se creuser avec le monde réel d’où on vient ! Mais j’ai des amis formidables, qui ne m’ont jamais oubliée ! Rien ne change entre nous, d’où l’importance de garder ses repères. » Et après plusieurs missions, peut-on recommencer, encore et toujours ? « On peut faire ce métier toute sa vie, mais honnêtement, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je veux des enfants, un mari, ce sera difficile à concilier ! Mais il y a moyen de préserver le feu sacré qui nous a emmené là, la fibre sociale, la philanthropie qui nous anime, tout en faisant autre chose ! Ce que j’envisage : trouver un travail qui, via des congés solidarité, me permette d’avoir des missions de 2/3 mois par an. Je réfléchis déjà à travailler à Bruxelles, pourquoi pas avec des SDF… »

Une réflexion au sujet de « Ebola : le feu sacré des soignants de l’humanitaire »

  1. lily

    Je souhaiterais envoyer une pensée aux soignants, qui réalisent un travail remarquable sur le terrain, notamment en ce moment, dans les pays touchés par le virus Ebola.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *