EHPAD au bout du rouleau : la ministre de la Santé promet un « plan d’action »

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On en entend rarement parler mais cette fois-ci, ils ont décidé de sortir de leur silence : mardi prochain, le 30 janvier 2018, les personnels des Ehpad feront grève. Ehpad, comme Etablissement d’hébergement pour Personnes Agées Dépendantes. Et ce mouvement d’humeur est plutôt très suivi et risque de faire parler de lui : déjà, plus de 300 000 de ces soignants ont signé une pétition pour dénoncer leurs conditions de travail. « Aujourd’hui nous considérons que nous travaillons dans des conditions indécentes », explique Christine R., infirmière dans une maison de retraite pour personnes âgées dépendantes. Elle travaille 3 week-ends sur 4, faute de personnel, pour 1300 euros net par mois. Et pourtant, ce n’est pas pour cela qu’elle fera grève mardi. « Moi je travaille auprès des personnes âgées par vocation, et mon métier je l’aime toujours, après plus de trente ans de carrière. Mais je ne l’exerce plus comme je le souhaiterais, et cela m’attriste : 8 emplois viennent d’être supprimés dans notre Ehpad. Nous avons de moins en moins de personnels auprès des résidents. On en est au stade où on travaille à la chaîne et c’est au détriment des patients. On est à 4 pour faire la toilette de 50 personnes, et il faut aller toujours plus vite. On en est à faire ce qu’on appelle la « toilette VMC », visage mains cul, vous vous rendez compte ? Pour les repas, on est obligés de choisir celui qui mangera chaud et celui qui mangera froid ! ».

 

La vraie toilette, la douche, les soignants dans les Ehpad le disent aujourd’hui, c’est au mieux une fois par semaine pour les résidents. Ils n’acceptent plus, faute de moyens et d’effectifs, d’en arriver à ce qu’ils considèrent comme de la maltraitance, envers des aînés qu’ils ont choisi, pour beaucoup, de soigner parce qu’ils en avaient la vocation. « Nous ne voulons plus cautionner ces choses là. La maltraitance c’est un terme fort, mais nous l’utilisons délibérément. C’est quand on n’est plus assez nombreux pour accompagner les personnes âgées aux toilettes et qu’on leur demande de patienter alors que nos aînés ils sont vieux, faibles, ils ont besoin de nous. C’est quand on ne peut plus répondre tout de suite à un coup de sonnette alors que c’est peut-être un résident qui est tombé », raconte une aide-soignante de l’Ehpad de Percy, près d’Avranches, dans la Manche. « C’est quand les petits vieux que vous êtes censée aider, assister, accompagner, ont des escarres parce que vous n’êtes plus assez pour pouvoir les lever chacun tous les jours. C’est révoltant, c’est invivable, et c’est usant. Nous revendiquons le droit de pouvoir discuter avec les personnes, nous occuper d’elles, d’avoir juste quelques minutes quand nous allons les voir pour leur donner un sourire, échanger une réflexion. Il y a urgence, parce que si l’on réduit encore le personnel, on va à la catastrophe. Vraiment ».

 

« J’ai choisi cette profession pour être au service des autres, mais au fil des années la charge de travail s’est accumulée, accumulée, et aujourd’hui je n’ai plus l’impression de faire un métier de soin, de m’occuper de patients, j’ai l’impression d’être à l’usine, littéralement », analyse Stéphanie, gérontologue à Besançon. « Je vois évidemment autour de moi les aides-soignantes et les infirmières qui cavalent, qui sont trop peu nombreuses, qui ont à peine le temps d’aller aux toilettes entre la préparation aux repas et le tour des résidents… Mais les médecins qui travaillent avec des seniors aussi sont à la peine. C’est un métier qui n’attire pas les jeunes, parce qu’il demande un sens de l’autre encore plus poussé, c’est difficile de s’occuper de personnes âgées dépendantes, parfois ingrat. Elles n’ont plus la maîtrise ni de leur corps, ni de leur esprit, c’est un sacerdoce mais aussi une vocation et la plupart de mes confrères gérontologues ont vraiment pris cette voie par altruisme et philanthropie, parce que non seulement c’est difficile mais par ailleurs, ça ne paye pas bien. On devrait encourager les jeunes médecins à prendre la relève : le vieillissement de la population, le papy boom, font que forcément il y a de plus en plus de seniors ayant besoin d’être en Ehpad. Nous n’avons pas assez de places pour les accueillir tous, et ceux qui y sont, on s’en occupe mal, parce qu’on va trop vite, et pourquoi on va trop vite ? Parce qu’on n’a pas le choix. Soit on s’occupe un peu mal de tout le monde, soit on s’occupe bien de quelques personnes mais on laisse complètement tomber les autres. Quand vous avez fait le serment d’Hippocrate, ce genre de dilemme, ça se vit très mal ».

 

Ailleurs, il n’est pas rare de voir le directeur ou la directrice s’occuper aussi des pensionnaires : « Comme le métier est de plus en plus difficile, comme nous ne pouvons pas embaucher, faute de moyens, nos personnels font des burn-out, des dépressions, et le cercle vicieux devient de plus en plus vicieux, puisque le personnel qui reste fait plus d’heure, revient sur ses repos, etc… », témoigne la directrice d’un Ehpad en Picardie. « Aujourd’hui par exemple, sur 10 aides-soignantes, j’en ai 3 qui sont en arrêt maladie. Donc je m’y colle, évidemment, j’ai donné le repas à plusieurs résidents, j’en ai remmené pas mal dans leur chambre, je les ai porté du fauteuil roulant à leur lit… c’est dur, ça ne relève pas de mes compétences, mais je le fais autant que je peux, ils n’ont pas à pâtir plus encore de la situation qu’ils n’en souffrent déjà, parce que nous sommes trop peu pour eux tous. Mais pendant que je fais le métier des aides-soignantes, je ne fais pas mon métier de directrice, je ne gère pas les factures, les dossiers d’admission, je ne peux pas recevoir les familles pour faire le point, ni battre le rappel pour les subventions, etc… ».

 

350 directeurs et directrices de maisons de retraite des Pays-de-la-Loire ont ainsi lancé, eux aussi, de leur côté, un cri d’alarme, sous forme de lettre ouverte : « Nous vous alertons sur nos difficultés croissantes à maintenir une qualité de vie digne aux personnes âgées dépendantes que nous accompagnons au quotidien. L’accueil de ces personnes s’effectue de plus en plus tard, avec des besoins accrus en accompagnement, en soins de nursing, soins infirmiers, temps d’écoute, aide à la prise des repas, pour le maintien à l’autonomie… Pour autant nos moyens n’évoluent pas, pire, le contexte budgétaire est de plus en plus contraint, et une insuffisance de personnel est désormais prégnante sur l’ensemble des établissements. Malgré leur dévouement, nos équipes ne peuvent plus réaliser sereinement leurs missions d’accompagnement. Les conditions de travail se dégradent avec une fatigue chronique, un épuisement chargé de découragement ».

 

Un peu en urgence donc, et alors qu’elle est à la fois confrontée à la crise sanitaire Lactalis, au mouvement infirmier sur les réseaux sociaux (#BalanceTonHosto, pour pointer du doigt là encore les établissements hospitaliers où le manque de personnel et de moyens devient critique, on en reparlera sur Jobvitae), à la grippe, et tandis qu’elle négocie ces jours-ci avec les acteurs de l’optique et des soins dentaires et auditifs, sur le reste à charge – elle ne chôme pas, la ministre, on ne peut pas lui reprocher le contraire -, Agnès Buzyn a malgré tout trouvé le temps de promettre un plan en faveur des Ehpad : elle veut proposer « un modèle d’organisation pérenne pour garantir une offre de qualité sur l’ensemble du territoire, et adaptée aux besoins des personnes âgées ». Tandis qu’un Français sur 3 aura plus de 70 ans vers 2060, que peuvent faire les pouvoirs publics pour maintenir une qualité de soins qui respecte la dignité des plus âgés ? Pour les aidants, a contrario de moins en moins nombreux, que peut faire le ministère de la Santé, ou celui du Travail, afin de permettre que soit respecté le droit à une qualité de vie au travail ? « Pour répondre à ces interrogations, et afin de rassurer l’ensemble des personnels, des usagers et des familles, je présenterai dans les prochains jours un plan d’action qui a été concerté avec l’ensemble des acteurs », a répondu Agnès Buzyn à l’Assemblée Nationale à une députée qui lui posait la question.

 

« Certains établissements connaissent en effet des difficultés, et il nous revient d’en analyser les causes et de les aider à les résoudre », a-t-elle ajoutée, la ministre de la santé étant elle-même médecin, faut-il le rappeler, et très au fait de la problématique et de l’urgence à résoudre la crise structurelle qui secoue les Ehpad. Elle a notamment promis de poursuivre le plan de financement des Ehpad initié l’année dernière, pour un peu plus de 400 millions d’euros d’ici 2025. Elle souhaite aussi, grâce à de nombreux rapports remis sur le sujet ces derniers mois, mener une large réflexion de fond sur les difficultés des Ehpad et les moyens de mieux les résoudre en identifiant les besoins de la manière la plus précise possible et en listant les urgences absolues. 100 millions d’euros seront également déployés pour améliorer la médicalisation et les aménagements spécifiques à la dépendance dans les établissements. Et des postes d’infirmiers de nuit seront créés, à hauteur de 10 millions d’euros supplémentaires. Enfin, pour les résidents, près de 5000 places devraient être créées en hébergement à long terme et près de 1000 places en accueil de jour. Ce matin, jeudi 25 janvier 2018, sur RTL, la ministre de la santé a annoncé 50 millions d’euros supplémentaires pour les EHPAD en difficulté. Ils seront distribués aux agences régionales de santé, qui aideront au cas par cas les établissements en souffrance. »

 

 

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