Etablissements de santé : faut-il se fier aux classements ?


Temps de lecture : 6 minutes

classementCes classements, on a pu en voir dans à peu près tous les magazines hebdomadaires, les guides de santé, sur les sites des ligues de lutte contre diverses maladies, des instituts de sondage, ou sur des annuaires en ligne… Ces dernières années, c’est devenu follement tendance : chacun y va de son petit palmarès. A tel point que l’on peut se demander si le système n’atteint pas ses limites…

 

hopitalPourtant, au départ, l’intention est louable. Connaître le classement des établissements de santé permet aux patients de savoir vers qui se diriger de préférence, en fonction de leur situation géographique, de leur budget ou de leurs pathologies : « pour chaque maladie, nous définissons avec des experts un ensemble de critères déterminants », explique Philippe Presles, auteur chaque année du classement des hôpitaux et cliniques publié par le Nouvel Observateur. « Le critère majeur est en général le niveau d’activité, puis ensuite les compétences pour certains actes rares qui ne sont réalisés que dans certains établissements. Cela dépend vraiment des maladies, c’est la raison pour laquelle nous voulons classer ensemble les hôpitaux et les cliniques. (…) Comme nous le disons dans la méthode, c’est un classement indicatif : il s’agit d’un palmarès. Tous ceux qui y figurent proposent des soins de qualité. »

 

patientCeci étant posé, le système des classements ne se heurte-t-il pas à un principe de réalité, qui veut que de toute façon, on se fasse en général soigner en priorité près de chez soi, a fortiori en cas d’urgence ? « Nous ne sommes pas tous pareil : certains privilégient la proximité, d’autres sont prêts à se déplacer pour certaines interventions », analyse Philippe Presles. « Notre système de soins est libre, chacun ayant le droit de se faire soigner où il veut par qui il veut. (…) C’est l’objectif de ce classement : être utiles à ceux qui cherchent un établissement pour se soigner en étant assuré de pouvoir y bénéficier de soins de qualité, que l’établissement soit public ou privé ».

 

ambulanceNéanmoins, au-delà du « droit à l’information » du public, ces classements posent tout de même un certain nombre de questions. Car le risque, à terme, c’est de multiplier les effets pervers de ce genre de statistiques : pour être bien classés, mieux classés, ou préserver leur rang, certains hôpitaux ou cliniques pourraient tout simplement en venir (si ce n’est déjà fait) à refuser des patients au pronostic défavorable, par exemple en mettant en place des systèmes de listes d’attente au fonctionnement opaque.

 

soignantsPar ailleurs, pour les personnels soignants, ce fonctionnement peut parfois aboutir à une atmosphère de travail délétère, car la pression est accrue dans les institutions qui ont été considérées et classées comme « les meilleures ». Et puis, tout dépend des critères, on peut être « meilleur » en quelque chose et vouloir l’être en autre chose, ce qui peut carrément aboutir à une concurrence entre les chefs de services et les services eux-mêmes ! Sans parler des classements des « meilleurs établissements »… du point de vue de la santé financière ! Car de plus en plus, aujourd’hui, aux classements par types de soins se superposent des classements purement économiques, sur la gestion budgétaire des établissements notamment. Et ça, auprès des personnels soignants, ça ne passe pas : « L’hôpital s’écroule depuis qu’on a voulu le gérer comme une entreprise », écrit ainsi dans une tribune outrée Nicole Delépine, responsable de l’unité d’oncologie pédiatrique de l’hôpital universitaire Raymond Poincaré, à Garches. « La rentabilité est devenue l’objectif premier, le patient un client, les soins des moyens de vendre des médicaments et des dispositifs innovants à prix prohibitifs (…). L’hôpital est devenu une machine à sous. Nos hôpitaux sont remplis de personnels de qualité, voire exceptionnels, mais le lien est cassé. L’usine à guérir devient l’usine à soins chiffrables, l’usine à audits. »

 

medecinEnfin, dernier effet pervers de ces classements, et pas des moindres : toutes les personnes prises en charge dans les hôpitaux ou cliniques classés numéros 1 pensent qu’elles vont forcément guérir, quels que soient leurs maux et le degré de gravité de leur état… tandis qu’inversement, les patients qui n’ont pas pu être admis dans ces hôpitaux « de tête de liste » vont estimer que là où ils sont pris en charge, c’est-à-dire dans des établissements ne figurant pas sur le fameux podium, ils seront « forcément moins bien soignés », persuadés qu’ils auraient vu leur maladie évoluer autrement dans les établissements lauréats des palmarès. Résultat : un discrédit gratuit et infondé des établissements qui ne figurent pas dans le haut du panier… et a contrario, une sorte d’aura d’invulnérabilité des équipes soignantes dans les unités « distinguées ». Dans un cas comme dans l’autre, on n’est pas du tout en phase avec la réalité des soins. Car finalement, qui peut prétendre maîtriser à 100% la mort et la maladie ???

 

hopitaux« Plutôt que d’opposer les hôpitaux dans une course aux meilleurs, il serait mieux fondé de les impliquer tous dans une recherche commune de l’excellence », estime le président d’une importante fondation de lutte contre le cancer. « Cela implique d’informer hôpitaux et cliniques de leurs résultats uniquement sur la base d’indicateurs de qualité, objectifs, et qui soient toujours les mêmes, donc fixés par les autorités. Et ces dernières, devraient alors se donner les moyens de contrôler et de faire respecter des critères objectifs, comme le nombre minimum de patients pris en charge, le taux de survie à 5 ans, le taux de complication, etc… A partir de cela seulement, on pourrait publier une liste officielle plutôt que mille classements improvisés à partir d’ingrédients différents et pas toujours objectifs, sans vérification des chiffres notamment. Une liste alphabétique, avec, sans autre ordre que cela, tous les établissements qui satisfont à ces critères officiels de qualité, ce serait le seul moyen de savoir en toute objectivité si l’hôpital près de chez soi est vraiment bon. Faute de quoi, on se contente de publications dans la presse, qui se multiplient car le sujet fait vendre. »

 

palmaresJean de Kersvadoué, ancien Directeur des Hôpitaux, et Elie Arié, cardiologue, se sont ainsi penchés sur les indicateurs les plus fréquemment utilisés en France par les classements tels qu’on les connaît actuellement dans la presse, et qu’ils appellent les « guides Michelin sauvages des hôpitaux ». Volume d’activité, taux de mortalité, attractivité, durée moyenne du séjour, taux d’infections nosocomiales, taux de césariennes, taux d’escarres et de chutes, taux d’intervention en chirurgie de jour, taux de ré-hospitalisation non programmée dans les 15 jours suivants la sortie, sont ainsi « des indicateurs que l’on retrouve tous mis sur le même plan, alors qu’ils mesurent des choses différentes : certains sont des indicateurs de procédure, d’autres des indicateurs de résultats, d’autres enfin des indicateurs de production. Certains sont purement médicaux, d’autres médico-économiques », estiment ces deux professionnels de santé reconnus.

 

patientsSe faisant finalement l’écho d’un sentiment général dans la profession : quelques uns sont réticents, voire carrément réfractaires aux classements tels qu’ils sont proposés aujourd’hui aux patients. D’autres, sans remettre en cause ces palmarès car ils estiment qu’ils répondent à une attente légitime du public, déplorent qu’ils aient perdu toute qualité d’indicateurs scientifiques, pour être à outrance détournés en outils médiatiques, et politiques.

 

 

4 réflexions au sujet de « Etablissements de santé : faut-il se fier aux classements ? »

  1. mohebi

    j’aimrais bien savoir qui a écrit cet article aberrant. je suis ingénieur qualité & risque et vous pouvez peut être imaginer mon indignation.

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    1. lu

      Qu’est-ce qui vous étonne ??? Je travaille dans un grand hôpital ; c’est comme cela dans la santé, la course au(x) chiffre(s) les meilleurs, quel qu’en soit l’objet, au mépris du personnel et du malade !

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  2. SHA

    dans l’hôpital ou je travaille, les chiffres sont « truqués »… oui prenez les indicateurs ministériels et vous aurez des points si vous réalisez un moins un audit annuel, mais personne ne vous oblige à mettre en place un plan d’amélioration de la… qualité! De plus en plus on nous demande de remplir des cases et l’on ne s’intéresse plus au terrain! Faites des procédures, des protocoles…etc… et vous aurez une bonne note même s’il y en a tellement que les professionnels ne les connaissent pas toutes et donc ne les appliquent pas!
    On se moque du monde même si au départ le projet pouvais être louable!

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