L’Etat français complice des ravages causés par l’alcool ?


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11C’est en tout cas la question que pose la Cour des Comptes, lors de la publication d’un rapport ce mardi 14 juin 2016. Ou plus précisément : l’Etat considère-t-il vraiment l’alcool comme un danger ? Plus de 200 pages au total, intitulées « les politiques de lutte contre les consommations nocives d’alcool », dans lesquelles les Sages accusent : selon eux, il y aurait en France une « tolérance générale vis-à-vis de la consommation d’alcool », et surtout, ils reprochent à l’Etat le fait qu’il « n’existe finalement pas en France d’autorité assez forte pour défendre les intérêts de la santé publique face aux intérêts économiques ». En clair : l’autorité compétente, à savoir le Ministère de la Santé, serait tout bonnement à la solde des lobbies de l’alcool. Et le chiffre d’affaires des producteurs et des distributeurs d’alcool passeraient avant la santé publique.

 

9Car la Cour des Comptes le constate dès les premières pages : la France représente un énorme marché pour les industriels du secteur, les Français sont parmi les plus gros consommateurs d’alcool d’Europe, 30% de plus que la moyenne de l’Union avec 12 litres d’alcool consommés chaque année par chaque habitant de l’Hexagone. Ce que les Sages ne précisent pas, c’est qu’il ne s’agit peut-être pas seulement d’un problème d’autorité et de contrôle, mais d’une culture, d’un acte social, d’un plaisir ancré dans les habitudes des Français. Il suffit de faire un petit tour des terrasses parisiennes pour s’en rendre compte : « Bien sûr que c’est important, et d’ailleurs, bénéfique pour le moral si ça ne l’est pas pour le foie ! » s’amuse Charles-Henri, qui considère que « ne pas sortir avec ses amis, ne pas boire quelques verres en terrasse après une journée de boulot bien remplie, c’est indispensable. Et c’est vrai que, dans ces cas là, effectivement, cela peut aller jusqu’à deux ou trois verres, trois à quatre fois par semaine ». Claire, 35, reconnaît aussi qu’elle se verrait mal sortir avec ses amis « et ne pas boire du tout d’alcool ». Ce que note la Cour des Comptes en revanche, c’est que « l’alcool est associé à une image positive »… et elle le regrette : « L’alcool est considéré comme indispensable à la fête, comme un hommage au patrimoine français, mais il y aussi l’influence des publicités, avec des affiches en 4 par 3 dans nos rues. Tandis que la mention ‘à consommer avec modération’ est inscrite en petits caractères tout en bas : l’incitation reste forte ».

 

1Mise en cause dans le rapport, la Ministre de la Santé Marisol Touraine réfute ces accusations : « Il n’y a pas de tolérance, en tout cas pas dans mon Ministère ! C’est plus facile de faire des recommandations quand on est à la Cour des Comptes qu’à ma place, on peut toujours faire encore mieux, mais on ne peut pas empêcher les gens de vivre ! Je rappelle que je viens de me prononcer pour le maintien de la loi Evin contre les demandes des viticulteurs. Les débats ont pourtant été vifs et nous avons décidé de maintenir l’équilibre, c’est-à-dire permettre la promotion des alcools mais avec des garde-fous qui protègent les jeunes, par exemple. On permet la promotion mais pas la publicité intempestive dans des conditions qui ne sont pas maîtrisées ». La ministre assure vouloir mettre encore davantage de moyens pour la prévention. Mais ce que dénonce la Cour des Comptes, ce sont moins des mesures de prévention insuffisantes que des sanctions, qui diminuent : les Sages regrettent que les contrôles d’alcoolémie soient de moins en moins nombreux, « alors que l’alcool reste la première cause de mortalité sur les routes ».

 

16Les médecins, sont aussi pointés du doigt, ou tout du moins la qualité de leur formation, jugée « incomplète et insuffisante », pour appréhender le problème de l’alcoolisme : « Quand vous consultez, il est déjà bien rare que le médecin vous demande si vous fumez, il n’arrive quasiment jamais qu’il vous demande si vous buvez », estime ainsi le docteur Bruno Journe, médecin addictologue dans le 6eme arrondissement de Paris. « Nous dénonçons vraiment le manque de formation des médecins, qui est un problème de volonté politique. Ne pas inciter les médecins à faire davantage de prévention, c’est une décision qui se prend d’abord au niveau du Ministère de la Santé. Or, il y a un souci de santé publique avec l’alcool en France, notamment du côté des jeunes qui consomment de plus en plus tôt. Les premières vacances entre copains sans les parents, c’est vers 17 ans aujourd’hui, et l’alcool est vécu comme un facteur d’intégration, ceux qui ne boivent pas souvent ont l’impression de devoir rattraper un retard par rapport aux autres, et ce sont des proies faciles pour le coma éthylique. Qui dit pas de parents dit pas de limites, et de plus en plus de jeunes prennent leur première cuite à 14 ans, sans que les adultes trouvent cela choquant. Le grand danger et le premier impact qu’il faut vraiment souligner, c’est que plus tôt il y a une consommation excessive, plus tôt arrivent les problématiques de dépendance. Or, chez quasiment 100% des jeunes on est dans l’excès, c’est-à-dire au-delà d’un verre. Or, deux tiers des décès sont dus à des habitudes prises dans la jeunesse. Et c’est à ce niveau là que les politiques de prévention doivent être renforcées en France, mais aussi les politiques de soin, avant qu’il ne soit trop tard ».

 

15Pour réduire la consommation d’alcool en France, la Cour des Comptes préconise de toucher au portefeuille des buveurs, en augmentant la fiscalité des produits alcoolisés. Inutile, et une fausse bonne idée, pour les représentants des alcooliers : « Vous avez des pays comme l’Italie ou l’Espagne où la fiscalité de l’alcool est très faible, et où les problèmes avec l’alcool sont bien moindre que dans d’autres pays où la consommation d’alcool est nettement plus élevée » explique Alexis Capitant, directeur général de l’association « Avec Modération ». Le centre d’études du CREDOC, de son côté, vient de publier une étude selon laquelle, en France, depuis 40 ans, « la consommation d’alcool est en baisse : preuve que les actions de prévention entreprises depuis plusieurs décennies sont malgré tout efficaces. Les populations ont clairement pris conscience du danger de l’alcool, et chez les jeunes générations de trentenaires par exemple, on ne boit quasiment plus d’alcool le midi ET le soir, et c’est parfaitement accepté dans la société alors qu’autrefois c’était mal vu. Les consommations de vin ou de bière ont beaucoup diminué, et on est passé à une consommation de vin de table quotidienne à des crus plus chers que l’on boit pour des occasions », expliquent les chercheurs du CREDOC.

 

2Mais la Cour des Comptes estime que ces chiffres généraux ne suffisent pas à se satisfaire de la situation actuelle en France : dans les services d’urgences et de réanimation, notamment, on constate que les comas éthyliques sont de plus en plus nombreux, qu’ils sont de plus en plus graves, et surtout, qu’ils touchent de plus en plus de jeunes et de femmes, contre une majorité d’hommes auparavant. Surtout, ils concernent aujourd’hui toutes les catégories socioprofessionnelles, et sont de plus en plus souvent liés à des phénomènes de stress au travail : « la plupart des patients viennent pour des douleurs chroniques assez vagues, ou d’autres prétextes, sans reconnaître qu’ils sont alcoolisés, alors que c’est la raison principale pour laquelle ils se sentent mal, pour laquelle ils vont mal. Il y a globalement un vrai déni de l’alcoolisme en France », explique un médecin urgentiste du CHRU de Lille. « On voit surtout de plus en plus de patients qui ont largement dépassé les deux grammes d’alcool dans le sang. C’est aujourd’hui quelque chose de fréquent, c’était beaucoup plus rare il y a encore quelques années. Et ces patients qui ont manifestement un problème de fond avec l’alcool sont d’une part de plus en plus nombreux, d’autre part de moins en moins suivis. Aujourd’hui, les personnes accidentées que l’on accueille aux urgences sont alcoolisées dans 20 à 50% des cas, c’est énorme ! Le problème aujourd’hui, c’est que pour se soigner de la dépendance à l’alcool en France, il faut passer par un médecin spécialiste, les médecins généralistes ne savent pas toujours détecter ou gérer ces pathologies. On pense souvent à tort que cela se voit forcément, mais cela n’est pas toujours si évident ».

 

 

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