Un protocole médical unique pour les victimes des attentats du 13/11/15

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Ses souvenirs la hantent. Elle est mère de famille, avec sa fille elles ont passé une demi-heure dans la salle du Bataclan, le 13 novembre 2015, après l’entrée des terroristes et le début de la fusillade. Dans son esprit, ces trente minutes là sont pour toujours associées à un danger, au chaos, à ce qu’elle a ressenti comme la fin du monde, la mort imminente. Elle a 48 ans, elle ne veut pas qu’on donne son prénom, elle a trop souffert. « Mes souvenirs sont trop violents, je n’ai pas pu continuer à vivre comme avant, cela ne reviendra jamais. Le Bataclan c’est mon cauchemar perpétuel. Il resurgit au moindre bruit, de nuit comme de jour, et dans ces cas là je m’enfonce dans une peur panique, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui va m’arriver… et je bascule dans un autre monde, celui de mes phobies. Des claquements secs, des travaux, des klaxons dans un embouteillage me font sursauter et déclenchent ça. Je vis dans une angoisse permanente. J’ai réchappé d’une tuerie qui a fait 90 morts, je n’ose plus sortir, j’ai du quitter mon travail. J’ai sans arrêt des images sanglantes, morbides dans la tête ». Elle souffre de maux de tête, de ventre, de palpitations, de sueur, d’envies brutales de pleurer, elle fait des cauchemars, des insomnies.

 

Comme elle s’apprête à le faire, quelques 120 victimes d’attentats, témoins ou rescapés, ont suivi un protocole médical inédit au cours de ces deux années qui séparent les commémorations de ce lundi 13 novembre 2017, et les attaques terroristes du 13 novembre 2015. C’était, estimait hier Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur, « la première tuerie de masse sur le territoire français ». Tous sont marqués par un choc psychologique qui dépasse tout ce qu’ils pouvaient imaginer. C’est un syndrome de stress aigu : le syndrome post traumatique, qu’on connaissait chez les vétérans de guerre. Il se déclenche chez environ 15% des gens exposés à un traumatisme. « A l’intérieur de mon propre domicile j’avais peur, si j’entendais des bruits de vaisselle je criais, je ne pouvais plus prendre que le taxi pour me déplacer et je me cachais entre les sièges de peur de prendre une balle dans la tête », raconte Karine, qui a perdu son compagnon au Bataclan.

 

Les anxiolytiques, les antidépresseurs, la psychothérapie, l’hypnose ne peuvent parfois rien faire contre ce type de syndrome. Alors, au lendemain du 13 novembre 2015, dans la plus grande discrétion, un traitement médical expérimental, unique au monde, a été mis en place pour les victimes d’attentats. Un essai clinique lancé en urgence dans les hôpitaux parisiens. Aujourd’hui, quelque 200 patients ont profité de ce traitement révolutionnaire, destiné à soigner… les souvenirs. 6 séances, pour diminuer la force de tel ou tel moment insoutenable, dans le cerveau. Pour certains, il y a exactement 2 ans, la scène de guerre au pied des cafés parisiens, la Belle Equipe, la Bonne Bière, le Comptoir Voltaire, le Carillon, le Petit Cambodge… Pour d’autres, les tirs et les victimes qui s’affaissent comme des quilles, les unes après les autres, dans la salle du Bataclan. Pour d’autres encore, le souvenir du camion blanc écrasant des corps, sur la promenade des Anglais, le 14 juillet 2016, à Nice.

 

Un protocole inédit, ambitieux, et pourtant simple, une expérience scientifique destinée à trouver un remède à un mal inopérable. Il a été imaginé autour du propranolol, un médicament bien connu, bon marché, très prescrit aux hypertendus mais utilisé ici pour une autre de ses vertus : atténuer la fréquence des cauchemars, des flashbacks, des réflexes de stress aigu. Le patient écrit au présent et remplit, à chaque séance, une heure après la prise du médicament, un questionnaire pour évaluer l’intensité de ses symptômes. Puis, il retranscrit sur le papier ses souvenirs traumatisants, tout ce qui s’est inscrit d’insupportable dans son cerveau. Un maximum de détails sensoriels, d’images, qu’il faudra ensuite, sans omettre de détails, lire à voix haute en présence du soignant. On revient enfin, par le dialogue, sur les passages les plus difficiles : le regard d’une personne qu’on a vue mourir, le frôlement d’un terroriste qui vous a épargné, le sang, les bruits, la fuite, le bruit des corps qui tombent.

 

Alain Brunet

Le protocole prévoit des séances de moins d’une heure, à une semaine d’intervalle, avec toujours ce rituel simple : la prise de la tension, la prise du médicament, l’écriture, la lecture, la discussion, puis à nouveau la prise de la tension. L’objectif : revivre systématiquement la scène de la manière la plus réaliste possible, avec tout le contenu émotionnel associé. C’est pénible, mais il y a derrière tout cela la promesse de voir son souvenir perdre en intensité, si le traitement est efficace. Simple en apparence, ce processus de soin qui ose s’attaquer au réseau de nos souvenirs dans le cerveau, est le résultat de douze années de recherche scientifique effectuée par un Canadien, Alain Brunet.

 

Lui-même a assisté, dans sa jeunesse, sur le campus de son université, au meurtre de 14 jeunes femmes par un étudiant, qui en blessera aussi 14 autres par balle. Devenu chercheur à l’université McGill au Québec, spécialiste du stress post traumatique, Alain Brunet effectue depuis deux ans de nombreux allers retours entre Montréal et Paris. Il a déjà validé ce traitement sur des petits groupes de patients, avant les attentats. Mais à la suite des attaques de Paris, le 13 novembre 2015, il contacte l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris pour proposer sa nouvelle thérapie à des centaines de victimes. 19 hôpitaux acceptent en urgence de participer à l’essai clinique. Ce dernier sera baptisé « Paris Mémoire Vive » : il est destiné à ceux qui ont simultanément vécu « l’impuissance, la peur, et l’horreur », selon la définition du chercheur. Plus tard, après la terrible nuit du 14 juillet 2016 qui fera 86 morts, les équipes du CHU de Nice incluent à leur tour des patients dans ces essais cliniques. C’est la première fois que le traitement est utilisé à si grande échelle.

 

Ce traitement n’est ni miraculeux, ni destiné à effacer totalement une partie de la mémoire vive d’un patient. Il ne peut pas non plus soigner des angoisses chroniques, seulement un souvenir précis. Avant de le proposer à un patient, les  soignants s’assurent donc d’abord que les symptômes sont bien liés à un événement traumatique particulier. Le protocole ne touche pas aux symptômes, émanations directes de l’événement traumatisant, mais il travaille sur ce que la victime a ressenti initialement, au moment du trauma. Il agit sur le souvenir émotionnel et traumatique lié à l’événement, car c’est cette partie là du souvenir qui ne s’atténue pas avec le temps, ni avec d’autres traitements, et sur laquelle il va tenter d’intervenir, pour le transformer en mauvais souvenir plus « banal ».

 

Le chercheur canadien s’est en fait inspiré d’autres travaux en neurosciences : ceux menés par un Français, Pascal Roullet, dans son laboratoire du CNRS à Toulouse. Ce dernier, spécialiste de la cognition animale à l’Institut du Cerveau a fait une découverte au début des années 2000 : un souvenir n’est pas gravé dans le marbre, au contraire, il devient fragile, malléable, au moment où il remonte à la surface. Il y a donc pour les scientifiques une fenêtre d’action d’une heure, une heure trente, pour modifier cette mémoire malléable. Cela va permettre de travailler ensuite sur certaines pathologies liées à des événements traumatiques.

 

Après des expériences sur les souris, les chercheurs ont essayé différentes molécules pour tester le traitement sur l’homme, et le propranolol s’est avéré être le mieux connu, et le mieux toléré des médicaments. Quand le patient prend le comprimé, puis lorsqu’on lui demande de faire remonter son souvenir à la surface, le processus est le suivant : ce souvenir se réenregistre, comme une sauvegarde informatique. Et c’est à se moment là que le propranolol agit. Il crée une sorte d’interférence, qui « endommage » le « fichier » de la mémoire qu’on est en train d’évoquer, c’est-à-dire le souvenir traumatique. Celui-ci perd alors de son intensité, de sa force émotionnelle. C’est un processus chimique complexe qui permet une intervention mécanique sur le souvenir.

 

L’intérêt, c’est que d’un point de vue psychologique, cette intervention mécanique n’efface pas le souvenir traumatique, ce qui serait en soi perturbant pour le patient, puisque depuis l’événement qui a créé le stress post traumatique, il s’est construit en fonction et le souvenir fait partie de son identité. D’ailleurs, la plupart de ceux qui ont suivi le protocole avouent que si leurs souvenirs des attentats avaient du être totalement effacés de leur esprit, ils auraient refusé l’expérience. Mais ce n’est pas le cas : on va simplement modeler le souvenir de manière à pouvoir vivre avec, reprendre une vie normale. Sans que cela ne puisse risquer d’altérer ou de modifier, d’ailleurs, d’autres souvenirs auxquels tient le patient. Simplement celui là, le souvenir traumatique, sur lequel la personne en souffrance travaille avec les soignants.

 

3 mois après la fin du traitement, la plupart des patients vont mieux. Les uns ont pu reprendre la course à pied sans penser à leur fuite éperdue du Bataclan il y a deux ans, le 13 novembre 2015. D’autres parviennent à remonter en voiture et à conduire, à Nice, sans imaginer que tous les poids lourds qu’ils croisent vont les percuter et les écraser. Certains peuvent revenir à Paris, dans le 11eme arrondissement, près des cafés où ils ont vu des femmes, des hommes, des enfants, en plein moment de fête, perdre brutalement la vie, fauchés par les balles des terroristes. Les images, les odeurs, les sons qui les ont traumatisés peuvent être évoqués sans que cela suscite une peur panique, une angoisse absolue, comme avant le traitement. Le souvenir est encore là, les détails, les faits… mais l’émotionnel autour a pu être dompté, maîtrisé, pour que la souffrance qui va de pair le soit aussi. Le patient numéro 1 de cet essai clinique avoue qu’il aurait pu se suicider, sans ce traitement. Il décrit comme un « immense soulagement », qui lui aurait permis de mieux vivre avec ses souvenirs, à partir de la cinquième semaine de traitement. Il a même repris son travail.

 

Pour quelques patients malheureusement, le traitement n’a pas été très probant. Le score de leurs symptômes post traumatiques, sur une échelle de notation précise, n’a pas beaucoup baissé. La colère, la douleur, la peur restent présentes avec la même force, les visions sanglantes, les flashbacks, les réminiscences, les cauchemars demeurent handicapants dans la vie quotidienne. Mais pour les autres, même s’il n’y a pas encore beaucoup de recul, il semble que les bénéfices du traitement soient acquis durablement, sans que le traumatisme ne reprenne la violence de ses droits, avec les années qui passent. Le temps de prendre en compte d’éventuelles rechutes, un rapport sera publié en 2019 par les équipes de recherche et de soignants.

 

Dans la communauté scientifique, il n’a pas été simple d’imposer ce protocole qui touche aux souvenirs, dans le cerveau. Les détracteurs de l’expérience accusent les chercheurs de manipuler leurs sujets en souffrance comme des cobayes. Après 3 essais cliniques sur des volontaires parmi les vétérans canadiens, avant les attentats de paris et de Saint-Denis il y a deux ans, Alain Brunet et son équipe ont réussi à prouver que le traitement était efficace pour deux patients sur trois : les symptômes du stress post-traumatique diminuent, ou disparaissent.

 

Le propranolol et le protocole de lecture du souvenir fonctionnent aussi désormais sur des victimes de catastrophes naturelles, de viol, d’accidents de la route, d’agression, et même de chagrin amoureux. Bien sûr, ce traitement pose d’importantes questions d’éthique. Quel souvenir « mérite » d’être traité ? Où s’arrêter, est-il légitime d’intervenir sur des souvenirs plus ordinaires ? Les chercheurs estiment pour l’instant que tant qu’ils soignent une souffrance, et tant que le patient est volontaire, cela permet à la médecine de faire progresser la cause de l’homme.

 

 

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